PASCALE SÉQUER

Photographe plasticienne      

 

Bateau ivre

Du désir d'être mon autre.… "Si l'on regarde de plus près, on voit que dans l'espace du carnaval,  est créé tout un monde d'"a-normaux", qui prend son sens comme un miroir inversé du monde social que nous connaissons"…

Michel Agier, anthropologue

 

 

 

 

 

Bateau ivre est un projet réalisé dans le cadre d'une résidence "Projet de territoire" au château Coquelle à Dunkerque de 2013 à 2015.

 

II existe beaucoup de similitudes entre le catch et le carnaval : les rituels, les codes et les usages. C’est également un moment de décompression sociale, notamment par l’inversion des rôles et la possibilité de se dissimuler grâce au travestissement pour devenir l’espace de quelques heures, quelques jours, une autre personne. La hiérarchie est renversée, toutes les contraintes qui s’exercent dans l’année sont rejetées. Le carnaval est un espace autre, de fiction, mais proche de notre monde social, réel. Lieu de polémiques et de critiques, Il ne peut pas exister sans une certaine transgression par rapport au quotidien et le corps en est l'acteur principal.

 

Les chapeaux, ces parures font de la tête, la partie la plus architecturale et la plus théâtralisée du corps. Sont réunies là, l’outrance,  l’imagination débordante et l’originalité du monde de chacun des Carnavaleux.

Chaque  chapeau, décline un chapitre particulier de formes placées dans des positions surprenantes,  construites avec parfois beaucoup de raffinement à l’aide d’objets incongrus comme des tasses à thé, des tubes de rouge à lèvres, des chaussons, des peluches, des carambars …chaque chapeau est un petit monde autonome qui interagit avec les autres chapeaux quand ils sont tous ensemble. Les Carnavaleux libèrent les objets de leur contexte et leur donnent un sens hors du commun tout en rappelant la contingence de l’existence humaine. Le choix de ces objets et leur assemblage, interrogent par-delà les formes, les notions de territoire, d'appartenance.

C'est une allusion à Carême, c’est un temps de privation, de jeûne et d’abstinence sexuelle, l’opposé du temps joyeux du carnaval,  le plaisir et la fugacité  qui sont toujours voisins : l’agitation  profane du carnaval est  toujours suivie du rite religieux des Cendres.

 

Une fois l'effervescence retombée, la fête reste pour une part prisonnière de ce présent qui l'a engendrée. Elle s'éloigne d'un coup de ses acteurs et ne leur laisse que des souvenirs éparpillés. La série s'intitule Bateau ivre, en  hommage aux pêcheurs de Dunkerque qui partaient six mois pour la grande pêche à la morue  "à Islande’’  sans l'assurance d'un retour et qui avant le départ s’enivraient, se déguisaient, recherchant cet état d'euphorie transitoire. C’est un hommage à Dunkerque et à son phare, le bateau-feu. Ce bateau était mouillé en mer, au moyen d’une ancre spéciale, à proximité des hauts fonds dangereux dont il signalait la présence. Trois ports avaient besoin de bateaux-feux pour éclairer leurs approches : Dunkerque, Boulogne et  Le Havre.

 

Bateau ivre fait écho au titre d'un poème de Rimbaud  ‘Le Bateau ivre’ qui raconte comment un bateau rompt ses amarres : ‘’c'est le poète rompant avec les normes, les conventions de la morale, l'idéologie dominante de la société."

Mais aussi et surtout à Baudelaire qui dit qu’Il faut être toujours ivre.

…"Tout est là: c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."...

Pascale Séquer © 2017

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