Le travail photographique de l’artiste Pascale SEQUER pose de multiples questions, tant largement sur la réalité sociale, qu’au plus près sur le domaine artistique photographique lui-même. Il s’agit là indéniablement de l’effet même de la posture d’une artiste dans le réel et dans ce regard singulier sur le monde.

 

Il y a avant tout d’un choix de sujet. Pascale SEQUER, en effet, traite depuis nombres d’années de démarche artistique photographique, du domaine des cultures populaires. C’est sur cette base que la rencontre entre le Château Coquelle et l’artiste s’est construite. Le Château Coquelle, dont le projet de développement de la photographie, les Rencontres Photographiques de Dunkerque, référence son projet culturel et artistique à la photographie documentaire, pour sa charge politique, symbolique et esthétique aussi que cela induit. Dans ce référencement, le Château Coquelle interroge le champ les cultures populaires. Pas dans une condescendance à laquelle certains pourraient céder, mais bien plus dans un regard sur le réel sociétal que les cultures populaires révèlent, voir amplifient. Il s’agit de fait d’un attrait pour la connaissance et la compréhension profonde du monde.

 

Avec « Face à face », le Château Coquelle avait présenté une exposition photographique de Pascale SEQUER portant sur l’univers du catch. Suivant un processus très méthodique de production, l’artiste donnait à voir une image résolument plasticienne et aussi documentaire, méticuleuse, respectueusement distancée mais aussi analytique de cet univers du catch. De cette première rencontre est né le désir de poursuivre une recherche commune entre le Château Coquelle et l’artiste. 

 

En 2013, débute ainsi une résidence de création qui va aboutir 2 ans plus tard à cette création nouvelle sur le Carnaval de Dunkerque, nommée « Bateau Ivre », ici présentée.

 

Daniel FABRE, dans son ouvrage bien nommé « La Fête à l’envers »1, en livre bien des secrets. 

Le Carnaval y est un rituel masqué porteur d’un sens profond et de thèmes récurrents. Il trouve son origine géographique dans le grand espace européen et son origine historique dans l’antiquité. Il est une fête du renouveau et désigne la période avant le carême du calendrier chrétien. La Mascarade qu’on lui associe souvent désigne d’autres rituels masqués qui ont lieu hors des jours gras, souvent entre Novembre et Mai et est plutôt liée aux campagnes ; c’est un terme plus générique. Plus tard, ces rituels irrigueront bien entendu le monde.

Cette fête marque souvent des dates-clés dans le cycle de l’année, tels que le solstice d’hiver, le début du printemps et de la saison agricole. Elle constitue donc un passage d’un temps à l’autre, d’un état à l’autre. Cette logique d’entre-deux caractérise de manière significative les rituels qui constituent le Carnaval.

A cette résonance au temps et au passage, le Carnaval ajoute un ancrage dans les identités ainsi qu’aux racines ancestrales qui se marque par le besoin qu’ont les communautés humaines de se définir par-rapport à leur environnement.

On assiste notamment depuis une trentaine d’année, à un renouveau des Carnavals et Mascarades en lien à cette revendication identitaire.

Dans cet évènement populaire et collectif se traduisent des thèmes récurrents :

Une vision cyclique de régénération du monde : chasser l’hiver et hâter le printemps ; amener la fertilité et la prospérité de la communauté ; 

Célébration de la vie, en lien indissociable à la mort : ramener les démons, les morts, les fantômes ; la mort et ses représentations ; le diable ;

Brûler le Carnaval : rituel de combustion, de nettoyage, d’expiation des fautes ;

Une représentation de l’étranger : l’étranger proche, en marge de la communauté ; l’étranger lointain, envahisseur ; le sauvage ;

L’inversion des genres : inversion des âges ; inversion des sexes ; inversion des pouvoirs, le faible devient fort et inversement ; l’homme et l’animal ;

Montrer le grotesque : le corps est au centre de la représentation ; difformités, grosses têtes, géants, nains ;

Moquer le politique : en lien au temps présent, le Carnaval traduit l’actualité politique.

Au travers de ces thématiques récurrentes s’exprime la dynamique d’une « Fête à l’envers ». Dans un temps pulsionnel et cathartique, s’inversent les codes, les valeurs, les sens de l’individu et de la communauté. 

 

Le Carnaval de Dunkerque reconnu mondialement, mais aussi largement méconnu dans la subtilité et la multiplicité des rituels multiples qui le constituent, se compose de ces thématiques, mais comme tout Carnaval, il se structure dans une affirmation identitaire spécifique.

Ici pas de chars, au mieux quelques géants, surtout des corps qui font masse et corps collectif (les bandes), derrière un orchestre, un tambour-major et sa cantinière. Un corps commun qui chahute, fait du bruit, chante et surtout se compose d’une multiplicité de corps singuliers, chacun déguisé dans son propre processus de création (le cletche, nom du costume dans le parlé dunkerquois). Objet de toutes les attentions, le costume est généralement le produit d’une vie entière de participation au Carnaval. S’y projettent toutes les expériences de la fête, dans une recherche de singularité, mais tout de même attachée à un commun. De même, s’y projettent les thèmes récurrents dans un lien à l’histoire du territoire : les pêcheurs , les « ma tante », les noirs,… Avec tous les débats qui en découlent d’ailleurs.

Le Carnaval de Dunkerque n’est pas un Carnaval d’apparat et de représentation. Il est une fête populaire chargée de multiples rituels structurants. A cette pratique de la bande s’ajoutent ainsi des bals, des chapelles ou encore des avants-bandes, des digues en cletche, comme autant de moments traduisant l’histoire proche et lointaine du territoire.

 

Traduire en image photographique une telle richesse culturelle est un pari osé. En effet, l’iconographie du Carnaval de Dunkerque ne manque pas. Mais dans cette inflation, l’image du carnaval est avant tout une image de reportage ou vernaculaire. Au mieux quelques artistes y ont travaillé, notamment avec le Château Coquelle. Le parti pris de solliciter une artiste est une démarche affirmée et de fait engagée dans ce contexte iconographique. 

 

L’artiste Pascale SEQUER et le Château Coquelle ont relevé le défi par une démarche d’immersion préalable à la production de l’image. C’est ainsi que l’artiste à vécu une saison de Carnaval avant de commencer sa production. Il s’agissait de vivre le Carnaval dans toutes ses déclinaisons, les bals, les bandes, les chapelles,… pour en ressentir l’ivresse, l’énergie et la subtilité des pratiques ; créer son cletche et en quelque sorte son identité, entrer dans l’intimité des chapelles, vivre l’intrigue,…

 

De cette première étape ressentie, l’artiste a construit un dispositif de création, qui a été mis en œuvre lors de sa seconde saison vécue au Carnaval de Dunkerque. Ainsi, dans ce qui fait corps commun mais constitué de corps singuliers ; dans ce qui fait processus créatif singulier et produit une réalité partagée ; dans ce qui fait affirmation identitaire individuelle et collective ; l’artiste à isolé le costume et plus particulièrement le chapeau. Il est en effet, on le voit, l’objet d’une attention créative forte. S’y place des objets de l’expérience individuelle et collective. Surtout, il est un composé toujours en évolution, toujours augmenté, transformé. Comme une histoire dans l’histoire, reflet d’un temps qui passe et d’un espace en mouvement perpétuel. Il témoigne d’une création populaire vivante, comme un autre « art moyen ». C’est donc dans ce chapeau, modeste et merveilleux à la fois, que l’artiste Pascale SEQUER a situé sa narration artistique du Carnaval de Dunkerque. Merveilleux artistes qui nous font regarder, par leur posture singulière, ce que nous ne voyons pas. 

 

Pour la méthode de production, il s’est agit d’installer dans de multiples chapelles (lieux de restauration et de partage festif en marge des processions du Carnaval de Dunkerque) un studio de prise de vue, faisant poser les carnavaleux et leurs chapeaux dans une posture en majesté. Ce choix de la composition traduisant là, une forme de respect de la création singulière du sujet par l’artiste. Comme dans sa démarche de création générique, l’artiste se met là à la bonne distance, en position de respect, sans condescendance. Beaucoup, en effet, ont été tentés par le trivial, la vision des excès et du sordide.

 

Les images ainsi crées font apparaître ces chapeaux comme des statuaires très précises, comme des sources de documentation sur des histoires singulières. Le format rajoute à cette dimension de traduction du réel. De plus, un fond noir, comme traduction de la mort et donc du renouveau à venir, augmente ce caractère de distanciation et de neutralité de l’artiste devant ce sujet, porteur de sa propre dimension créative.

 

Il y a aussi le titre de la création, qui prend sens dans la processus de création lui-même, le « Bateau ivre » de Rimbaud, référence indéniable à la posture de l’artiste libre et ivre, comme à la catharsis du temps carnavalesque lui-même, ou encore la mer si présente, avalant les pêcheurs de la morue « à l’Islande ».

 

Dans l’iconographie du Carnaval de Dunkerque, peu de création photographique ont autant emprunté conjointement à la photographie plasticienne, autant que documentaire ; plasticienne dans cette forme esthétique affirmée ; documentaire dans la production sérielle, mais aussi et surtout, dans la parti pris engagé de l’artiste de donner à voir en respect, la création populaire à l’œuvre et… à l’envers.

 

Paul LEROUX, Directeur du Château Coquelle, Dunkerque, le 2 07 21.

 

 

 

 

 

 

 

1 - Collection Découvertes Gallimard (n° 135), Série Culture et société, Gallimard

Parution : 26-02-1992